Dans le cadre d’une résidence au 3e impérial, centre d’artistes autogéré situé à Granby, Douglas Scholes a présenté le projet « Esthétique pragmatique à l’œuvre en quatre temps », par lequel il chercha à infiltrer la voirie municipale en oeuvrant dans la ville à la manière d’un employé des travaux publics. Affublé du fameux dossard orange des employés, il avait sa propre carte de temps et prenait ses pauses parmi les employés, dans le but de comprendre les motivations de la ville et des employés quant à la maintenance du territoire granbyen. Scholes, subtilement intégré dans le bassin d’employés de la ville, a ainsi fait quatre interventions sur le territoire de Granby, au rythme d’une intervention par saison. Deux de ces actions, présentées à l’été 2010 et au printemps 2011, étaient qualifiées de transitoires : lors de ces performances, l’artiste, armé d’une sélection d’objets coulés en cire, moulés à partir de déchets communément trouvés sur le bord des routes, se balada le long de la Route Principale. Au cours de cette marche, Scholes ramassa tous les déchets sur le bord de la route et déposa spontanément ses déchets de cire près de la route, remplaçant le déchet habituel par son simulacre biodégradable. L’adresse de son site web, gravée sur chacun des déchets, était pour l’artiste un incitatif public à la communication et à l’échange ; il souhaitait que les gens, intrigués par la démarche de Scholes ou par la présence de ces curieux objets jaunes-ocres, lui écrivent pour qu’il puisse répondre à leurs questions sur les visées de la résidence.

Pour les deux autres actions, présentées à l’automne et à l’hiver 2010, l’artiste s’occupa d’entretenir un terrain vague situé non loin du centre, sur la rue Cowie ; à l’automne, Scholes balaya le terrain et forma un monument au milieu du terrain avec les débris ramassés et certains de ses déchets de cire. À l’hiver, l’artiste traça, en plein centre du terrain, un sentier au milieu de la neige, permettant aux résidents des alentours de traverser le lot sans s’enfoncer dans la neige accumulée. Toutes ces interventions, en plus de recevoir une médiation sur le web par l’artiste et par le centre, ont fait l’objet de petites expositions dans la salle des employés de la voirie municipale ; sur quelques tablettes ou  au mur, Scholes présentait des traces de ses actions et des documents qui lui ont servi lors de ses actions, comme une carte détaillée de la ville remplie de notes sur les évènements s’étant déroulés lors de la marche. S’y trace alors deux publics distincts; le premier, plus perméable, est constitué des « usagers » de l’espace urbain de Granby alors que le second est restreint aux employés de la voirie, qui sont à la fois citoyens consommateurs de l’espace et partie de l’autorité qui veille à son maintien.

Comme l’indique clairement le titre de l’oeuvre, les performances de l’artiste s’inscrivent dans une démarche qu’il nomme esthétique pragmatique. Scholes la définit succinctement comme «  l’apparence intrinsèque et évolutive des choses, des objets et des structures que l’on retrouve dans notre environnement »[1].  Pour l’artiste, « la dynamique inhérente de ces apparences changeantes est due au passage du temps. » Il poursuit : « L’esthétique pragmatique trouve son évidence à travers les états temporels de plusieurs éléments de notre société contemporaine. Par exemple, l’apparence d’un édifice nouvellement construit se transforme par la simple accumulation de saleté sur sa surface. Une clôture fraîchement peinturée se ternira sous l’exposition des intempéries. Des herbes pousseront à travers l’asphalte et la poussière s’accumulera sur un abat-jour. La vaisselle souillée nécessitera des lavages, des terrains vacants seront envahis par les plantes semées à tous vents. Tous les rebuts et détritus qui jonchent notre quotidien dénotent un abandon d’attention. ». L’artiste se dit «  fasciné par le fait que l’apparence d’un objet puisse se façonner tout autant par l’effet d’un abandon d’attention que par des actions d’entretien qui sont mises en oeuvre pour inverser les signes de négligence ; par la dichotomie qui existe entre les gestes de maintenance et de détérioration et par la réaction inévitable, habituelle et prévisible, de l’un sur l’autre. ». Le travail de Scholes, s’il dépend d’une certaine détérioration de l’objet urbain, met en place une série d’interventions performatives qui font participer activement l’artiste dans cette démarche d’esthétisation du territoire en intervenant directement, à la manière des travailleurs de la voirie, sur la détérioration urbaine en encourageant une certaine forme de maintenance. Mais, au-delà de cette première définition de l’artiste, le vocable esthétique pragmatique met en place une perception de la ville comme un objet sensible qui se définit à travers les échanges entre acteurs concernés. L’œuvre agissait ainsi comme une série de médiations, appliquées à la fois sur les habitants de la ville et plus spécifiquement sur les employés qui veillent à son bon fonctionnement ; il s’agissait de faire prendre conscience de la portée et de l’importance des actions de la voirie sur le territoire. La ville se module ainsi dans une série infinie d’actions, toujours changeante, dans laquelle l’artiste, à la fois dans son rôle citoyen privé que dans sa fonction professionnelle publique, aurait un rôle possible à jouer.

par Daniel Fiset


[1] Pour plus d’informations sur l’esthétique pragmatique, consulter le site web http://esthetiquep.wordpress.com/.

Image d’en-tête : Douglas Scholes, « Esthétique pragmatique à l’oeuvre en quatre temps », Centre-ville de Granby, 2011